Féminin Sacré, Hellenisme

Méduse

Méduse, la plus fameuse des gorgones, est surtout devenue légendaire grâce aux exploits de Persée qui, à coups de courage, de ruse, de l’aide des dieux et d’objets magiques, lui a tranché la tête. Je n’ai rien contre les héros (je ne serai pas fan du Capitaine Kirk si ce n’était pas le cas ^^) mais, les méchants, c’est tellement plus complexe et donc intéressant ! Méduse n’échappe pas à la règle. Alors, pourquoi est-elle aussi méchante ?

Il y a plusieurs variantes à son histoire. L’une d’elles raconte qu’elle était une simple et magnifique mortelle dont les dieux et les hommes se bousculaient les faveurs, en vain. Il est dit que Poséidon finit par la violer dans le temple d’Athéna (étaient-ce des représailles contre Athéna ? Est-ce que la jeune fille était une servante d’Athéna et donc soumise à la chasteté ? Il y a pas mal de questions à se poser !). Furieuse que son temple soit ainsi souillé, Athéna la transforma en gorgone (créature monstrueusement laide dont un simple regard pétrifiait quiconque ; elle avait, selon les sources, des ailes, des crocs et/ou une chevelure de serpents) et elle se retrouva banni dans une île aux limites même des océans. Là, en compagnie de ses deux soeurs (Sthéno et Euryales, toutes les deux immortelles contrairement à elle), elle se repaissait des malheureux marins qui s’échouaient sur ses côtes ou des fous en quête d’acte héroïque. Suite à un défi, Persée part trancher la tête de Méduse à l’aide d’un bouclier miroir, d’une épée courbe, de sandales ailées et d’un heaume d’invisibilité offerts par différents dieux (là aussi, il y a des variantes sur qui donne quoi mais on retrouve principalement Athéna et Hermès). Après moultes aventures, il réussit et du sang de la tête fraîchement tranchée de Méduse naissent Chrysaor (« épée d’or », un géant ou sanglier ailé) et Pégase (« source jaillissante » ou »du printemps », un cheval ailé), enfants restés en elle de Poséidon. Persée, tout fière, ramène la tête de Méduse (qui garde son pouvoir pétrifiant au-delà de la mort) à Athéna qui l’accroche à son bouclier. Et voilà, c’est plié, on peut rentrer chez soi !

Quand je me penche sur les différentes facettes de son mythe, ce qui j’y vois c’est une méga initiation. Il y a une prise de pouvoir phénoménale qui me rappelle par certains côtés le mythe de Perséphone. D’une jeune vierge, on arrive à une femme en pleine possession de son pouvoir féminin (qui terrorise/pétrifie les hommes et le fait que se soit le dieu des océans, là où réside notre inconscient/notre part sombre/notre pouvoir, qui est le déclencheur n’est pas anodin, ni le fait qu’elle ait élu domicile aux confins desdits océans après coup) qui, suite à un face à face (grâce au bouclier miroir et à un jeune héros) finit par se transcender (ses deux « enfants » finiront immortalisés en constellations). Je trouve ça plutôt fort ! 😀

À côté de ça, il y a la question de pourquoi Athéna s’en prend à elle comme ça et continue à s’acharner ? Je suis tombée lors de mes lectures sur l’idée que Méduse pourrait être le pendant d’Athéna. Là où cette dernière n’est que mental, sagesse et logique, Méduse serait l’aspect sexuel, charnel, instinctif. Le fait qu’Elle se réapproprie la tête de Méduse à la fin, l’arborant sur son bouclier, pourrait dire qu’Elle retrouve son entièreté (et quand je dis « Elle », je pense aussi « nous »). Je trouve cette vision des choses très intéressante également. Et, franchement,  je préfère voire ça comme ça plutôt qu’une prise de contrôle brutale du mental sur l’instinct.

Un autre aspect du mythe associe Méduse à l’aspect sombre de Déméter et nous parle du cycle de la nature. Méduse représenterait la saison sombre et, en mourant, donnerait naissance au printemps (Pégase) et à l’été qui suivrait (Chrysaor dont le nom peut symboliser les épis de blé).

Mais au final, peu importe ce qu’on y projette, victime ou courroucée, Méduse est pour moi une force féminine extraordinaire qui ne demande qu’à ce qu’on lui fasse enfin face. Aurons-nous le courage de nous rendre aux confins de nos océans intérieurs vers cet îlot noire battu par les vents dont les plages sont recouvertes des cadavres de nos précédentes tentatives ? Soyons malins, que dit le mythe ? Avons-nous un bouclier miroir, des sandales ailées, une épée courbe et un heaume d’invisibilité ? Avons-nous les faveurs d’Athéna et d’Hermès ? 🙂

Des pistes très intéressantes à suivre avant la grande traversée ^^ :

[EDIT]

Le partage de cet article sur le groupe facebook « News et liens païens » a suscité d’intéressants commentaires que je souhaite ajouter ici afin d’apporter des infos supplémentaires sur Méduse.

‪‬ « Quelques points de détail avec lesquels je suis en désaccord (les servantes d’Athena n’étaient pas tenues à la chasteté. Pas toutes, pas tout le temps. Ses prêtresses étaient veuves, ou encore mariées). Mais, oui, de très nombreux éléments permettent de comprendre que la Gorgone est la création obscure d’Athena, son oeuvre au noir, en quelque sorte, qui confirme Athena en figure sorcière. » Yann Renart

« Dans la version ancienne du mythe (et dans l’art) elle est figurée sous les traits d’un centaure avec crocs, visage grotesque, langue qui dépasse, cheveux de serpents… et barbe (!!!). Moi je vois dans la quête de Persée, une initiation rituelle: un jeune homme qui doit tuer les « monstres » dans une grotte, il délivre une jeune fille enchaînée, se fait une plaçe dans la socièté (d’ailleurs on retrouve de nombreux masques de Méduse en terre cuite, appelé gorgoneions, comme les masques rituels en Afrique). Pour Méduse, centaure femelle engrossée par un dieu dont l’emblème est le cheval (voir le mythe de la rivalité Poséïdon/Athéna) et dont les enfants sont le plus souvent des monstres ou géants, elle ne peut qu’accoucher que d’un cheval ailé et d’un guerrier géant, lui même père de géants monstrueux (Géryon)… et il faut se rappeler que les Gorgones sont les sœurs des Gées, créatures monstrueuses qui ont l’aspect de vieilles femmes avec un seul œil qu’elles partagent… peut être le mythe est aussi l’expression du mauvais œil (le regard de Méduse qui fige)… mais bon ça peut être une énorme erreur aussi, ne tombons pas le piège des mythologues du 19e siècle qui ont dis tout et n’importe quoi… » Stéphane Ernault

‬ « Bernard Sergent opère un rapprochement entre Athéna/Méduse et Morrigan : Celtes & Grecs II, le livre des dieux‪ » Lombre von Trek

« Cet article est intéressant, mais je pense qu’il ne faut pas se limiter aux aspects « archétypes féminins » du mythe (et des mythes qui mettent en scène des entités féminines en général). Bien sur, il n’y a pas d’exclusive à avoir dans les interprétations, et celles qui ont été données sont tout à fait valable. Mais je pense que les mythes nous parlent aussi de l’humanité en général, et de sa psyché, voir de son nous, en particulier. Je ne saurai trop conseiller la lecture de l’excellent petit livre de Jean Pierre Vernant « La Mort dans les yeux », consacré à Gorgô et à ses mythes et représentation. Ce livre a beaucoup inspiré, en son temps, mes réflexion sur la Méduse.
Pour moi, la Méduse est le symbole figuré de l’Insoutenable, ce qui pour l’homme ne peut être envisagé, ou dont la pensée provoque une angoisse telle qu’elle pétrifie, qu’elle réifie. Sa présence est incompatible avec toute autre présence, et transforme donc toute chose autour d’elle en absence. D’où : elle peut être le symbole de la Mort (ma propre absence) dont la pensée glace de terreur (la « mort verte » de la Nekya d’Ulysse dans l’Odyssée) ; elle peut être le symbole de la Raison, du Mental (dont je ne peux me détacher sans être en même temps détaché de mon moi, quitte à conquérir mon Soi) ; elle peut enfin être le symbole de la Divinité Elle même, en soi, dans ce qu’Elle à d’ineffable. Persée ne peut l’envisager qu’indirectement (dans le miroir d’Athéna : c’est la Raison dirigée contre elle-même), et da décapitation libère des potentialités ailées. Persée dépasse la Raison, mais il s’en sert contre ses ennemis. Et Pallas met le Gorgoneion sur Son Egide parce que la Raison/le Mental est la gardienne du seuil de la Sagesse qui se situe « au-delà ». Celui ou celle qui échappe au regard fascinatoire de Gorgô peut croiser le Regard Libérateur de la Déesse aux Yeux Pers. Le premier s’adresse à ce qui est mortel en l’Homme, le second libère ce qui est divin en lui. Méduse est donc bien une gardienne, une médiatrice initiatique : E mese ousia « l’essence intermédiaire ». La décapitation peut également renvoyer à deux autres mythèmes intéressants, mais que je n’ai pas eu le temps d’approfondir : celui de la décapitation d’Isis par Son Fils, et celui de la Déesse Hindoue Chinnamastâ. » Luc Martel

peinture © Zed Oras

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4 thoughts on “Méduse”

  1. J’aime beaucoup ce mythe ! Je n’ai pas grand chose à ajouter, ta synthèse fait le tour de ce que j’en sais. Mais j’ajouterais juste que ces serpents sur la tête
    1/ font écho au serpent Erectheion, lové dans le bouclier d’Athéna et puissance tellurique de la cité d’Athènes (dans le mythe fondateur il y a une histoire de sperme, de cuisse et d’olivier je crois. A vérifier)
    2/ m’évoquent la puissance symbolique du cheveux et de la chevelure… souvent, les sorcières et puissantes ont les cheveux lâchés et « fous ». Il y aurait qqch à creuser (surtout avec ma tête de ce matin, ça m’interpelle 😀 )

    1. Merci pour ces compléments :). J’ajouterai aussi le parallèle que tu as fait sur facebook sur le regard pers d’Athéna et le regard pétrifiant de Méduse qui apporte de l’eau à mon moulin.

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